jeudi 2 juin 2016

La baleine blanche

Si Christelle Mally a choisi de placer sous le signe de la baleine blanche et comme par synecdoque l’ensemble des pièces que nous voyons réunies en cette exposition et dont une seule figure nommément un crâne de cachalot, cela tient sans doute à « quelque principe commun de vérité cachée », comme aurait dit Giambattista Vico. Selon une antique tradition humaniste dont le philosophe napolitain fut probablement le dernier grand représentant, c’est sous un tel principe que notre faculté d’invention imaginative trouve à s’exercer, cet ingegno réunissant en effet « des choses qui paraissent communément séparées ou éloignées entre elles » pour les rendre « denses de signification ». Il nous faudrait alors découvrir l’affinité secrète qui pointe vers cette ressemblance certes non visible mais bien intime que les sculptures et les dessins présentés ici partageraient avec l’animal semi-fabuleux.
La baleine blanche dont il est ici question n’est autre que Mocha Dick, en effet ; et il s’agit, plus précisément, d’un cachalot vraisemblablement albinos qui, pour avoir atteint une taille extraordinaire, n’en a pas moins réellement vécu dans les eaux du Pacifique : il fut aperçu et pourchassé dès avant 1810 aux alentours de la petite île côtière du Chili dont il tire son nom. Jeremiah N. Reynolds (1799-1858) — un explorateur et essayiste américain qui mériterait sans doute d’être mieux connu, étant donnée l’admiration que lui vouait notamment Edgar Allan Poe — en a fantasmé la capture dans un bref récit paru en 1839 sous le titre de Mocha Dick: Or The White Whale of the Pacific: A Leaf from a Manuscript Journal. Et Herman Melville y a probablement puisé le matériau factuel dont il a fait, en 1851, l’objet de son Moby Dick, cette formidable épopée qui prit, tout particulièrement aux États-Unis, valeur de texte séminal pour nombre d’écrivains et, plus généralement, d’artistes — à preuve les œuvres qu’Elizabeth A. Schultz a répertoriées dans son livre Unpainted to the Last: Moby-Dick and Twentieth-Century American Art.
Or, chez Reynolds comme chez Melville, le cétacé se trouve pris dans un filet d’analogies qui l’assimilent à un paysage. La masse de l’animal y prend en effet figure d’étendue géographique. Elle présente une physiognomonie très particulière ; et les descriptifs en soulignent notamment le relief puissant et tourmenté. Ainsi est-il dit de Moby Dick que cette baleine est « blanche et ridée comme les collines de Jérusalem » ; et quand son « grand fantôme blanc » apparaît à Ismahel, — le narrateur s’embarquant sur un Péquod gouverné par l’obsession vengeresse du capitaine Achab, qui ne pardonne pas à la baleine de lui avoir arraché une jambe — ce spectre est dit « pareil à une colline de neige dans le ciel ». Moby Dick est donc une montagne neigeuse qui surgit au milieu de l’océan pour y donner l’illusion d’un rivage qui s’avère un précipice en raison même de sa nature illusoire. Reynolds décrit lui aussi le « dos arqué » de l’animal comme étant semblable à « la crête d’une montagne », référant ainsi Mocha Dick à l’île dont il tient son nom, qu’une petite chaîne de montagnes parcourt du nord au sud. Outre la corpulence de l’animal, d’autres traits, qu’il acquit au fil des ans ainsi que des traques implacables dont il fut l’objet, pouvaient rapprocher celui-ci d’un massif rocheux. Reynolds note ainsi que la centaine de combats dont ce léviathan est sorti victorieux lui ont infligé des blessures dont il a gardé non seulement les cicatrices mais aussi les harpons ! Il en déduisait qu’ « un dos hérissé de fers et cinquante à cent mètres de ligne traînant dans son sillage suffisaient à attester que, bien qu’invaincu, il n’était pas invulnérable. » L’explorateur relève ainsi les traces que des hommes ont pu laissées sur ce morceau de nature, — ou plutôt sur ce « jeu de la nature », ce lusus naturæ, suivant la formule latine qu’emploie Reynolds pour souligner la difformité de l’animal. Si ces traces révélaient l’échec constant de tentatives visant à étendre la présence de l’homme dans la nature, elles suffisaient néanmoins à en humaniser une portion, en ce qu’elles concourraient à y faire advenir un paysage. Le corps de cet animal, gros comme une montagne, présentait ainsi quantité de creux et de saillies, des aspérités auxquelles il fallait également compter ces bernacles dont Reynolds note qu’elles « s’étaient regroupées sur sa tête au point de lui donner un aspect raboteux » ; et l’on comprend mieux maintenant pourquoi il fit l’objet, de la part des marins que nos auteurs mettent en scène, de ce genre d’appropriation perceptive qu’Alain Roger qualifie d’ « artialisation in visu ». 
Le travail de Christelle Mally déploie lui aussi l’animal dont il prend le crâne pour support aux dimensions d’un paysage, l’artialisation opérant ici  in situ dans la mesure où un donné naturel s’y trouve esthétiquement transformé suivant les choix qu’a faits l’artiste pour le façonner. Ainsi fit-elle ses premières sculptures — les deux Masques d’oiseau réalisés respectivement en 2011 et en 2012 — à partir de crânes de marsouins échoués sur le littoral. Le hasard ou la nature faisant bien les choses, la mer lui livrait en l’espèce un crâne qui s’avère structurellement similaire à celui du cachalot. Christelle Mally s’appliqua alors à mettre en relief les traits dont ils étaient pourvus, nous rappelant incidemment qu’un crâne est parcouru sur toute sa surface de sillons qui prennent leur départ de la jonction des os et forment des motifs symétriques de part et d’autre. Elle y cousait pour ce faire ces perles de verre dont l’usage lui fut inspiré par l’art du royaume du Bandjoun et Bamiléké au Cameroun. Ce matériau de recouvrement prend ici valeur d’ornement, en ce qu’il révèle et dissimule tout à la fois. Son implantation obéit, si l’on peut dire, à la logique d’un lieu dont il nous permet de repérer les lignes de force ; mais, en même temps, la texture perlée, jointe à la polychromie, confère à l’ensemble un caractère graphique qui tend, mais tend seulement, à réinscrire ce relief en un plan. C’est bel et bien d’un masque qu’il s’agit ; et, comme tel, ce masque répond à un motif de surface. Celui-ci s’avère consécutif à la distribution de couleurs empruntées au plumage des perruches omnicolores, que certaines religions d’Afrique chargent en outre d’une grande force symbolique. Ainsi l’animal est-il surpris dans le passage d’une espèce à une autre et au bilan ne relève-t-il d’aucune : il disparaît sous son masque, sous ce revêtement de verre qui paraît aussi dense et compact qu’il n’est fragile.
Le processus d’artialisation s’est poursuivi en 2012 par l’ouverture d’un Oculus, car tel est le titre de la pièce, dans le crâne laissé en l’état d’un animal non identifié. Le motif architectural de la voûte que l’on peut voir de cette ouverture en serait presque venu à supplanter la figuration animale, tant les perles rouges qui l’édifient s’alignent sans souci des sillons dont le crâne est naturellement creusé. Elles y dessinent en effet des spirales formant des arabesques, lesquelles réfèrent autant cette voûte aux coupoles romaines qu’elles ne l’indexent à l’architecture du cerveau. 
Une aspiration pointait alors, dans la sculpture de Christelle Mally, qui allait s’affirmer dans les Masques d’oiseau doubles de 2015 et 2016, comme dans le Masque de licorne, de 2015 : l’aspiration à un parcours graphique qui sorte des chemins tout tracés par le support pour y inscrire de nouvelles formes. Jusqu’alors, l’artiste avait en effet eu tendance à suivre la trame naturelle que le crâne lui fournissait ; et les formes qu’elle dessinait venaient alors s’y superposer. Pour réaliser ses Masques d’oiseau doubles, en revanche, elle a construit une architecture complexe inspirée du plumage moucheté de la pintade, dont le motif vient contrarier celui qui se trouve inscrit à même les crânes de marsouin pris pour supports. Une tension s’installe alors, qui dédouble notre perception, entre le rythme visuel que l’artiste a imposé à une donnée naturelle et le rythme originel de celle-ci, qui continue à battre sous le nouveau.
C’est le dessin qui, suivant sa logique propre, a engagé la production plastique de Christelle Mally sur cette voie. La souplesse que ce médium autorise, — à quoi il faut, en l’occurrence, encore ajouter la rapidité d’exécution offerte par le fusain comme par le stylo-bille — donne en effet toute leur vigueur aux formules voulant que l’original soit le produit de l’art, que le modèle soit le résultat d’une modélisation ou que l’œuvre suscite son propre référent. Ainsi l’artiste esquisse-t-elle très librement des contours zoomorphes affectant la forme de crâne d’animaux ; et, une fois qu’elle a posé l’architecture du « masque », elle la remplit d’une kyrielle de petits cercles ne mesurant pas plus d’un millimètre de diamètre, dont on voit qu’elles figurent sur la feuille les perles de verre dont sont composées les sculptures, à ceci près que le perlage manifeste ici une liberté, en termes d’orientation et de densité de ponctuation, par quoi il recouvre entièrement le motif sous la carte d’un pays inventé.
Le passage au grand format a rendu pleinement manifeste le basculement du motif animal vers le paysage qui s’opère dans les dessins de Christelle Mally. Nous le voyons notamment dans ce Crâne de cachalot exécuté en 2013 au fusain et au stylo-bille, où la précision anatomique le cède à une distribution des pleins et des vides qui satisfasse à l’équidensité et assure l’équilibre des masses. Le paysage imaginaire nous est alors restitué en une vue qui nous apparaît tantôt cartographique, là où elle met en valeur son étendue et la concaténation de ses éléments, et tantôt perspectiviste, quand elle en fait jaillir le relief escarpé en ombrant légèrement.
À suivre le dialogue que les sculptures de Christelle Mally établissent avec ses dessins, il appert donc, rétroactivement, que les marsouins qui lui ont fourni les premiers matériaux de son travail ne figurent pas seulement des cachalots en miniature : c’est avec le monde, en effet, qu’ils se tiennent dans un rapport analogique du type de celui qui relie le microcosme au macrocosme.

De tels paysages, fleurissant littéralement sur des têtes de mort, s’avèrent inhabitables. On imagine mal en effet comment l’homme pourrait y établir son séjour ; car tout juste se prêtent-ils à un effort de représentation esthétique. À les voir, nous revient en mémoire ce passage du chapitre LVII de Moby Dick intitulé « Cétacés en couleurs, en ivoire, en bois, en fer-blanc, en montagnes, en pierre, en astres », où nous lisons :
« Dans les régions squelettiques, désertiques, osseuses de la terre où gisent, au pied de parois rocheuses abruptement boisées, des masses de granit éparpillées sur la plaine en groupements fantastiques, vous apercevrez souvent des figures, comme de léviathans pétrifiés émergeant dans les herbes qui, par un jour venteux, viennent s’y briser tel le ressac de hautes houles vertes. »
Des paysages de ce genre sont propres à éveiller en nous le sentiment du sublime, comme le sont ceux dont Moby Dick produit la vision. Rappelons-nous qu’il s’agit d’un sentiment dans lequel le plaisir se mêle à un effroi dont le ressort fondamental est la peur de la mort mais qui ne suscite pas pour autant le dégoût dans la mesure où il est mis à distance : le plaisir que nous prenons au sublime nous vient ainsi de la représentation d’une douleur ou d’un danger dont nous sommes assurés qu’ils nous seront épargnés. Nous pourrions gloser sur la taille et sur la force prodigieuses que l’on attribue à cette baleine à partir des deux déterminations kantiennes du sublime, respectivement le sublime mathématique et le sublime dynamique ; mais encore nous faut-il tenir compte du fait que c’est aussi et peut-être surtout dans la blancheur de l’animal que s’origine le sentiment du sublime qui nous gagne lorsque nous tentons de nous représenter Moby Dick. Au chapitre LXII du roman de Melville, lequel s’intitule précisément « La blancheur de la baleine », Ismahel, passant en revue les diverses associations que la couleur blanche a véhiculées à travers l’histoire, nous fait observer combien sa force symbolique est ambivalente. Le blanc est une couleur profondément rituelle, connotant la pureté aussi bien que la vacuité et évoquant à ce titre une chose qui est à la fois d’une terrible beauté et d’une horreur absolue. C’est par la blancheur que s’introduit l’épouvante dans Moby Dick. Ismahel avance quantité d’exemples qui tendent à montrer que la blancheur est bien plus terrifiante que le noir ou que le rouge, mais il n’a pas l’imprudence de nous donner les raisons de cette épouvante, car elle est de l’ordre d’un ineffable qu’Ismahel se contente donc de pointer. Pour mieux l’entendre, il peut être utile de se référer à la Recherche philosophique qu’Edmund Burke a menée sur l’origine de notre idée du sublime, ainsi qu’au commentaire qu’en a produit Jean-François Lyotard. Le philosophe irlandais nous aurait enseigné que ce plaisir que l’on peut qualifier de « négatif », en ce qu’il ne procède pas d’une satisfaction positive mais bien d’un soulagement, est médiatisé par la crainte, ou plutôt par la terreur, que plus rien n'arrive. Le « delight », comme il dit, serait alors lié à l'éventualité que les mots, que les formes et les couleurs, en viennent à manquer. Et si la dernière phrase entendue était bel et bien la dernière ? Et si tout avait été dit, inscrit, consigné ? Et s'il ne restait plus rien à déterminer ? Et si l'indéterminé lui-même ne venait plus s'inscrire comme un point d'interrogation ? Le néant serait alors pour maintenant ! Telle est au fond la menace que comporte la blancheur ; et la crainte qu’elle suscite a trait au temps, — au temps présent, au maintenant, et à la question qu'il soulève, quant à savoir si un événement se produit, s'il arrive quelque chose. Mais à cette éventualité est associé un sentiment contradictoire, qui mêle à l'angoisse et à la peine de l'attente que quelque chose arrive la joie et le plaisir d'accueillir ce qui arrive enfin, ce qui vient quand même. Le plaisir naît alors d’une suspension de cette menace de privation — de la lumière, d’autrui, du langage, des objets, de la vie — qui a engendré la terreur. 

La travail de Christelle Mally se rattache encore à l’univers de Moby Dick par cette forme particulière de sauvagerie sur laquelle Melville médite au chapitre LVII de son roman, déjà cité. L’auteur y note en effet la chose suivante :
« Le long exil hors de la Chrétienté et de la civilisation ramène inévitablement et infailliblement l’être humain dans les dispositions, l’état et la condition initiale où Dieu l’avait laissé, c’est-à-dire dans l’état qu’on dit de sauvagerie. Le vrai baleinier, de ce fait, est un sauvage autant et au même titre qu’un Iroquois. (…) Or, voyez-vous, l’une des caractéristiques particulières du sauvage, dans sa vie domestique, est sa merveilleuse industrie, tout en miracles de patience. Une zagaie hawaïenne ou une massue de guerre de jadis, avec la multiplicité, la complication et le fini de leurs sculptures, sont d’aussi grands trophées de la persévérance humaine qu’un lexique latin; car c’est avec un fragment de coquille brisée ou avec une dent de requin que ces merveilleux entrelacs, cette broderie de bois ont été menés à bien; et ce travail a coûté de longues et constantes années d’une longue et constante application. »
Cet « instrument universel de la mer » qu’est le couteau est alors au « ‘’sauvage’’ matelot » ce que la dent de requin est à l’ « Hawaïen ‘’sauvage’’ », quand Melville nous vante la « miraculeuse patience » et la richesse d’invention dont atteste le dessin compliqué des « évocations de baleine et de scènes vécues de la grande pêche, ciselées par les baleiniers eux-mêmes sur des dents de cachalots ou des baleines de corset tirées des fanons de la baleine franche ». L’auteur évoque encore « toutes sortes de ‘’vole-temps’’, ainsi que les matelots appellent les innombrables petites œuvres et babioles ingénieuses qu’ils tirent de telle ou telle matière première durant leur moment de loisir océanique. » Les œuvres de Christelle Mally ne le cèdent en rien aux ouvrages des Hawaïens pas plus qu’à ceux des matelots au registre de la patience et de la minutie que requiert leur fabrication. Il lui faut en effet une longue application pour enfiler les perles de verre comme pour enchaîner les cercles ; et le résultat manifeste une multiplicité, une complication et un fini équivalents.
Par là, l’artiste qui nourrit son travail de références aux cultures de l’Afrique se retrouve aussi en affinité avec une culture spécifiquement américaine, au cœur de laquelle s’inscrit une notion bien particulière du « sauvage ». Celle-ci conjoint la wildness et la wilderness ; elle pointe vers la sauvagerie, — celle des hommes comme celle de leurs réalisations — autant que vers la nature vierge qui se déploie dans les vastes espaces américains, sur ces territoires immenses et relativement déserts qui demeurent inconnus et, par là même, potentiellement dangereux. Cette sauvagerie de la nature, l’humaine incluse, n’est autre que la part du réel dans nos existences, ou le réel dans ce qu’il a d’indomptable ; et si l’épreuve peut en être fatale, elle constitue aussi une expérience de la liberté, qui adopte en toutes choses une démarche exploratoire, pareille à celle que commande la perception des grands espaces. L’utilisation de matières naturelles dans un travail artistique peut être une manière de renouer avec l’énergie et avec la vitalité du « sauvage » que l’on peut palper dans les espaces américains : à preuve le Land Art, où le désir de reprendre contact avec la réalité par-delà les frontières que les habitudes culturelles ont tracées entre l’esprit humain et le monde tend à une dissolution des limites séparant le Moi du Non-Moi. Robert Smithson empruntait d’ailleurs à Anton Ehrenzweig la notion de « dédifférenciation » pour décrire ce processus qui confère aux œuvres des Land Artists dont il était une qualité « océanique ». La pratique de Christelle Mally manifestant semblable désir d’un contact direct avec le réel, en premier lieu à travers un rapport aux outils et aux matériaux qui n’en passe pas par les usages habituels, elle revêt elle aussi une qualité « océanique ». Moby Dick est, quant à lui et comme de bien entendu, tout empreint d’un sentiment océanique. Ismahel cherche à y noyer la mélancolie que lui inspire un quotidien qui le prive de silence ; ce n’est bien sûr qu’une cause perdue, dont la baleine blanche lui fournit néanmoins la justification. Lorsqu’il s’engage sur le Péquod, Ismahel est invité à aller sur le pont et à regarder ce qu’on y voit. On lui assure alors que lui, qui veut voir du pays, ne verra que cela : l’océan. Le marin contemplatif regarde l’océan et il en assume le silence. Voilà ce qu’Ismahel est venu chercher sur ce baleinier. Il a la force de méditer devant cet océan qui n’est pas tant un miroir de la vacuité de l’existence qu’une image appropriée d’un réel toujours rétif qui, par là même, nous condamne à une existence tenant moins du voyage que de l’errance. Si le voyage, ayant une destination, accorde en effet un sens ainsi qu’une finalité aux mouvements que nous faisons pour nous rendre d’un lieu à un autre, l’errance, en revanche, ne sait pas où elle va. Le voyage que nous raconte Moby Dick est en vérité une errance, puisque le but qu’il se fixe est, comme nous l’avions dit, un précipice. Il prend au reste les allures d’un vagabondage à mesure que le Péquod s’approche de Moby Dick. Plus l’équipage est transporté par la quête de la baleine blanche, et moins le bateau sait où il va. Dans cette grande parabole sur l’humaine condition qu’est le roman de Melville, nous comprenons rétrospectivement que nous sommes toujours « embarqués », comme aurait dit Pascal.

Or cette ignorance où nous demeurons quant à notre destination s’éprouve au contact des œuvres de Christelle Mally, précisément parce que celles-ci mobilisent fortement le sens du toucher, dans leur production comme, du reste, dans leur réception. Elles activent en effet chez le regardeur une modalité tactile de la vision. Nos yeux se font mains et suivent les mouvements qu’ont faits celles de l’artiste pour accumuler les petits cercles dans les contours de ses dessins ou coudre une trame serrée de perles de verres sur les crânes d’animaux. Il faut, à cet égard, se rappeler que ceux-ci en sont intégralement recouverts, si bien que les sculptures auxquelles nous avons affaire sont réversibles. Il est en droit possible de les retourner et, si nous pouvions le faire en fait, nous pourrions voir apparaître un deuxième masque. Ce sont en effet des masques doubles que produit l’artiste, en écho à certaines cultures africaines où les thèmes du double animal et de la gémellité sont très présents. Quand bien même nous ne serions pas initiés à ces cultures, nous sentons cela dit que ces pièces nous tiennent en réserve plusieurs sens de monstration possibles, parmi lesquels il a bien fallu en choisir un pour les présenter au public. Ces pièces n’ayant pas de base, elles n’en appellent pas au socle, en effet. Toutes les faces en ayant été élaborées, ces sculptures se déploient dans un espace complet qui part dans les six directions à la fois. D’une certaine manière, elles exacerbent ce « sens cubique-sculptural des choses » dont Carl Enstein et Daniel-Henry Kahnweiler à sa suite faisaient l’apanage de la sculpture africaine avant que le cubisme n’en dote une sculpture occidentale qui, jusque là, s’était montrée incapable d’affirmer son existence dans l’espace général où se tient le spectateur et qui, saisie par la peur de l’espace réel, avait élaboré des espaces fictifs où se réfugier.
Nous regardons alors les sculptures de Christelle Mally en sachant que quelque chose en elles se dérobent à l’exposition, qu’elles comportent un secret ; et nous aimerions pouvoir les manipuler pour les parcourir sous toutes les coutures et sous toutes les latitudes, pour en faire varier à loisir les profils. Encore nous faudrait-il pour cela faire preuve du tact requis, et les appréhender en une caresse dont Emmanuel Lévinas nous disait qu’elle « consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme vers un avenir — jamais assez avenir — à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. Elle cherche, elle fouille. Ce n’est pas une intentionnalité de dévoilement, mais de recherche : marche à l’invisible. (…) Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. Ce ‘’ne pas savoir’’, ce désordonné fondamental en est l’essentiel. »


Cyril Crignon, mai 2016.



Bibliographie :

Edmund Burke: Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1757), éd. B. Saint- Girons, Paris : J. Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques — Poche », 2009.
Carl Einstein : La Sculpture nègre, (1915) trad. fr. L. Meffre, Paris : L'Harmattan, 2000.
Daniel-Henry Kahnweiler: « L'essence de la sculpture » (1919), in Confessions esthétiques, Paris : éd. Gallimard, 1963.
Emmanuel Lévinas: Le Temps et l’Autre (1979), Paris: PUF, 1989.
Jean-François Lyotard: L’inhumain. Causeries sur le temps, Paris: Galilée, 1988.
Herman Melville: Moby Dick (1851), trad. fr. A. Guerne, Paris: Pocket,1981.
Jeremiah N. Reynolds: Mocha Dick ou la baleine blanche du Pacifique, fragment d'un journal manuscrit (1839), trad. fr. T. Gillyboeuf, éd. du Sonneur, 2013.
Alain Roger: Nus et paysages: Essai sur la fonction de l’art, Paris: Aubier, 1978, édition revue et augmentée 2001.
Elizabeth A. Schultz: Unpainted to the Last: Moby-Dick and Twentieth-Century American Art, University Press of Kansas, 1995.

Giambattista Vico: Vici Vindiciae (1727), trad. fr. D. Luglio et B. Périgot, Paris : éd. Allia, 2004.